Nous étions à Madras en 1986, le jour de l'arrestation de Dutroux, et nous avions vu quelques manifestants devant je ne sais plus quel bâtiment, hôtel de ville ou commissariat, l'un d'eux renversant la barrière nadar et la relevant en s'excusant. Puis, dans un avion vers la Suède ou la Norvège, je ne sais plus trop, nous avions appris l'évasion rocambolesque du même Dutroux et sa recapture immédiate en nous disant : "on vit dans le pays du surréalisme, mais dieu merci pas dans un Etat policier".
Et donc, Michelle Martin, après 16 ans de détention a été remise en liberté avec une feuille de route examinée par le Tribunal d'application des peines et après plusieurs demandes refusées par icelui.
Elle a été accueillie dans un couvent par quelques dizaines d'excités dont certains criaient "A mort !", et dans les photos diffusées par la Presse il y a quelques jours à propos d'une marche de quelque 5.000 personnes, j'ai vu une manifestante arborant un panneau affirmant qu'elle (MM) était "Hors la loi". Il est vrai qu'un minable canard très populaire, la Dernière Heure, avait en grand titre dans son édition du dimanche de la manif' "Tous derrière Jean-Denis Lejeune !" (le père d'une fille assassinée par Dutroux pour ceux qui ne connaissent pas bien l'affaire), comme il avait précédemment titré "Tous derrière les Diables !" faisant référence à je ne sais trop quel match de football entre l'équipe nationale belge, les "Diables rouges" (qui apparemment se plantent même devant les Païtoulités d'Aurillac, mais là je m'avance un peu car je n'y connais pas grand'chose). On appréciera.
Grand merci, la notion de "hors-la-loi" n'existe plus dans nos provinces et pays. Et, merci encore, la justice ne dépend pas des victimes. Que les pères des victimes de Dutroux et consorts aient la haine au corps et désirent les écorcher vifs, comme je les comprends ! Mais l'Etat de droit, ce n'est pas ça. L'Etat de droit a le monopole de la violence (police) et de la justice. On écarte la vengeance, même si l'on comprend ceux qui ont souffert et veulent se venger. Ce n'est pas le rôle de l'Etat, du peuple, finalement.
Certes, je suis très mitigé à l'égard du rôle correcteur des peines d'emprisonnement, et ça me fait toujours un peu grincer des dents de voir certaines prisons aux USA se nommer Correctional Facilities en y détenant des prisonniers enchaînés jusqu'au cou... Mais nous n'y sommes pas là et nous gardons un espoir que la plupart (la plupart...) des détenus peuvent trouver un autre avenir.
Evidemment, notre cher Georges-Henri Beauthier la rameute et veut aller jusqu'à Strasbourg pour faire entendre la voix des victimes. S'il était l'avocat de Dutroux, il aurait évidemment un tout autre discours, mais il est là dans son rôle, c'est normal. Je serais très étonné que Strasbourg le suive, car la Justice ne peut être privée, ce serait un retour en arrière épouvantable. Au pénal, le pénal, au civil, le civil.
Et le plus infect, c'est l'exploitation de l'émotion par certains politiciens (pas "politiques", simplement "politiciens") qui surfent sur la vague - désolé pour le cliché - des élections prochaines.
Et bien évidemment aussi, il ne me viendrait pas à l'idée de me joindre à un appel pour dire à cette Michelle Martin "Nous sommes à vos côtés". Je ne suis certainement pas "à ses côtés". Je suis aux côtés de la Justice et de l'Etat de droit, tout simplement.