Humeur et (un peu d') humour
On ne peut pas lire un journal quelconque ou écouter les nouvelles sans entendre les plaintes et les gémissement des rédacs-chef, des journalistes et des lecteurs : où va-t-on, que le monde est méchant, comme il va de mal en pis etc. Avant, c'était pas si mal, pas parfait, bien sûr, mais au moins on savait où on en était. De la vache folle au poulet à la dioxine, du réchauffement climatique à El Qaïda, de la crise des subprimes à l'éclatement de la Belgique, c'est partout et toujours la catastrophe qui nous guette. Et maintenant, G. Soros, fin connaisseur, nous promet la fin du monde financier.
Un des douteux avantages d'avoir un certain âge est de pouvoir faire des parallèles et des comparaisons non seulement avec ce que l'Histoire livresque nous a enseigné au long d'une vie de labeur intellectuel intense, mais - et peut-être surtout - avec l'Histoire vécue in corpore vili. Ce qu'on appelle aussi vulgairement (et avec mépris quand on est jeune) : l'expérience. Oh, certes, ce n'est pas le simple been there, seen that du cynique, mais plutôt le wait and see du sceptique.
Pendant des décennies, nous avons vécu dans la crainte de la MAD (Mutual Assured Destruction, en gros les Soviétiques et les Américains se balançant des missiles nucléaires sur la tronche, pour ceux qui n'auraient pas connu cette époque bénie, crise de Cuba et tout le reste), et à l'époque on nous promettait une nouvelle glaciation, ce qui, par parenthèse conduit à relativiser au moins légèrement les prédictions apocalyptiques de certains aujourd'hui. Il est vrai que la modélisation de l'époque était rudimentaire, mais la présente est encore perfectible.
Plus près de nous, la huitième plaie du Sida. Non que ce ne soit une plaie, et douloureuse, mais il faut se rappeler les accents cataclysmiques des wannabe-Cassandre de l'époque : en toute bonne foi, ils annonçaient une épidémie généralisée et terrible, digne de la Grande Peste de 1348 ; à les en croire, l'humanité allait à la catastrophe. Il y avait là certes beaucoup de bons sentiments, et aussi la volonté politiquement correcte de ne pas stigmatiser les homosexuels qui avaient été durement frappés par la maladie. Mais le PC et l'alarmisme sont de piètre usage. L'Afrique mise à part - et là, il s'agit bien d'une épidémie, et terrible - il n'y a pas de pandémie du Sida.
Je parlais de la Grande Peste - elle, au moins, n'était pas dans l'imaginaire des gens de l'époque, mais ça ne les empêchait évidemment pas de voir la main du diable partout, et plus précisément celle des Juifs, qui étaient censés empoisonner les puits. Ou poignarder des hosties consacrées. Ou tout simplement être juifs. D'où, nombreux massacres, et on s'en souviendrait à l'avenir, à chaque menace possible et catastrophe annoncée, on rôtit quelques Juifs - et si possible quelques sorcières aussi, ça ne peut pas faire de tort.
Je passerai sur les prétendues Terreurs de l'An Mil, qui ont été fort exagérées ; simplement, la peur de l'avenir et la terreur généralisée ont été le lot commun et universel de notre espèce. Et avec avantage, sinon avec raison, car un faux négatif peut être mortel, mais beaucoup plus rarement un faux positif. Pour survivre, notre espèce a toujours eu intérêt à maximiser le danger, quitte à se payer des frousses inutiles.
Certes, nul besoin d'être béat et/ou panglossien ; le monde n'a jamais bien marché (du moins pour la grande majorité des gens) et la vieille discussion sur le progrès n'a pas beaucoup évolué depuis la première fois que j'en ai entendu parler, chacun campant sur ses positions et ne disposant d'aucun argument dirimant. Le monde s'enrichit, dira l'un, oui mais dans chaque pays qui s'enrichit, les inégalités se creusent, retorquera l'autre. Et ainsi de suite. Ce doit donc être un de ces faux problèmes dont sont friands les commentateurs politiques et les inventeurs de jeux de société (l'âge du capitaine, etc.).
Mais aussi, comment être optimiste quand on est mortel ?